Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Chaud comme feu, et tremble dent à dent ;
En mon pays suis en terre lointaine ;
Près d’un brasier frissonne tout ardent ;
Nu comme un ver, vêtu en président,
Je ris en pleurs et attends sans espoir ;
Confort reprends en triste désespoir ;
Je m’éjouis et n’ai plaisir aucun ;
Puissant je suis sans force et sans pouvoir,
Bien recueilli, débouté de chacun ( = rejeté de tous).
Rien ne m’est sûr que la chose incertaine ;
Obscur, fors ( = sauf) ce qui est tout évident ;
Doute ne fais, fors en chose certaine ;
Science tiens à soudain accident ;
Je gagne tout et demeure perdant ;
Au point du jour dis : « Dieu vous donne bon soir ! »
Gisant sur le dos, j’ai grand peur de choir ;
J’ai bien de quoi et si n’en ai pas un ;
Echoite attends et d’homme ne suis hoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
De rien n’ai soin, aussi mets toute ma peine
D’acquérir biens et n’y suis prétendant ;
Qui mieux me dit, c’est cil qui plus m’ataine ( = celui qui me vexe le plus),
Et qui plus vrai, lors plus me va bourdant ( = le plus bienveillant me ment le plus) ;
Mon ami est, qui me fait entendant
D’un cygne blanc que c’est un corbeau noir ;
Et qui me nuit, crois qu’il m’aide à pourvoir ;
Bourde, verté, aujourd’hui m’est tout un ;
Je retiens tout, rien ne sais concevoir,
Bien recueilli, débouté de chacun.
Prince clément ( = Charles d’Orléans), or vous plaise savoir
Que je comprends bien et n’ai ni sens ni savoir :
Partial suis, à toutes lois commun ( = appartenir à un parti et se rallier aux autres).
Que sais-je plus ? Quoi ? Les gages ravoir ( = récupérer son salaire),
Bien recueilli, débouté de chacun.
François Villon | 1431 – 1465


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