[...] Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras !
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas :
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des Nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers,
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d’été ne rompra la lumière,
Plus l’amoureux pasteur, sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet ( = instrument ressemblant à une flûte) à quatre trous percé,
Son mâtin ( = gros chien) à ses pieds, à son flanc la houlette ( = bâton du berger),
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette ;
Tout deviendra muet, Echo sera sans voix,
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois,
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc , le coutre ( = éléments composant une charrue) et la charrue ;
Tu perdras le silence, et haletants d’effroi
Ni Satyres, ni Pans ne viendront plus chez toi.
Pierre de Ronsard | 1524 – 1585

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